Parlez-vous Cockney ?

Publié le par Lucie

Cela fait un petit moment que je voulais le faire, et bien voilà, je me lance.
Par Cockney, j'entends ici le rhyming slang , ou cette façon de parler qui consiste à remplacer certains mots par d'autres n'ayant rien à voir, mais qui riment. Ainsi, feet  devient plates of meet, puis seulement plates. Sur ces pages, vous avez pu croiser le «have a butcher's», le seul que j'utilise réellement. A butcher's :  a butcher's hook, rime pour a look. Mais il en existe un nombre incalculable, du Baked bean pour Queen, au boat pour face (formé sur boat race)...

Qui parle comme ça ?
Le Cockney ce n'est pas seulement une pratique linguistique haute en couleurs et une prononciation particulière, mais bien tout un culture née dans le East End de Londres et dont on peut retrouver des traces dès le XVIIe siècle. À l'origine c'était une façon de parler propre à la classe populaire de la banlieue Est de Londres. Les Cockney, c'est aussi ceux avec les boutons cousus sur les habits (les Pearly kings and queens). Vous vous souvenez dans Mary Poppins, dans la scène de la course de chevaux, le petit homme dont, pour une raison inconnue, la femme n'arrête pas d'écraser la tête entre une paire de cymbales ? Et bien, ce couple, c'est des Cockney. Par contre, juste pour info, le copain de Mary Poppins est sensé être un cockney aussi, mais l'américain Dick Van Dyke (qui joue le personnage de Bert) a complètement massacré l'accent.

Le Cockney est toujours vif, que mes amis londoniens me le confirment, mais il me semble que c'est une façon de parler qui existe toujours. D'ailleurs, les sites que j'ai visités attestent d'une influence de la culture populaire contemporaine : laugh devient Steffi Graff,  lighter se transforme en street fighter ou de considérations propres à notre société (en témoignent toutes les traductions de cocaïne).

Enfin bref, ce qui m'intéressait c'était de donner des clés de lecture à des traducteurss qui se trouveraient nez à nez avec des « Let's go to the rub-a-dub » (pub) ou d'autres « Me trouble and strife's back » (wife). Sachez que ça existe et que vous n'êtes pas devenus fous. Par contre, la question de la traduction c'est encore autre chose. On pourrait imaginer un personnage dans un film qui dit à un autre personnage « I'm on the dog and bone » (I'm on the phone) et alors, là, le sous-titreur devra faire un choix : soit il ne traduit pas le rhyming slang (ce qui peut constituer une déperdition), soit il essaie de le recréer (tentative, à mon avis, vouée à l'échec), soit il passe par autre chose («Je suis au bigophone»? Mais est-ce que des gens le disent encore? Et d'ailleurs d'où vient ce mot ?).

Ce que je trouve vraiment intéressant c'est ce que cela dit du rapport à la musicalité de la langue. Pourquoi des gens se sont-ils mis à parler comme ça ? Pour mener leurs magouilles sans se faire comprendre du commun des mortels, pour créer un sentiment d'appartenance à une communauté, sans doute, mais à mon avis le moteur principal c'était le plaisir qu'ils prenaient à faire preuve d'imagination, à dire des trucs complètement loufoques...bref à égayer un peu le quotidien. Au final, je trouve que c'est quelque chose qui est révélateur du rapport à la langue de tout le « peuple » anglais (et non pas britannique), pour qui, il me semble, les mots sont beaucoup moins sacralisés qu'ils ne le sont par exemple en français. La langue est un moyen, plus qu'un fin en soi, et je pense que là réside notamment une des clés du succès de l'anglais à travers le monde et les âges.

Je m'égare un peu. Retour à la traduction (mais tout est traduction, on ne m'arrête plus !). Il y a quelque temps, je m'adonnais à deux blagues pas très drôles, certes, mais qui pour moi relevaient d'une certaine façon du Cockney. C'était un peu avant nos dernières élections présidentielles, on parlait beaucoup de Ségolène Royal et de son concubin d'alors François Hollande. Et je me souviens d'une fois au supermarché avec, il me semble, ma soeur qui me demandait quel fromage je préférais pour les sandwichs, sachant que les choix étaient Gouda, Edam et Hollande. Je lui dis « François ». Yeux tout ronds de ma soeur (ou bien était-ce ma mère ?), je répète, nouvelle incompréhension, déception de ma part; j'explique, hochement de la tête du genre (« n'importe quoi »)  de ma soeurette. Un fracaso. Plus tard j'ai retenté le coup avec « ça casse pas la Obama », mais là non plus ça n'a pas remporté un franc succès.  Bon, c'est pas du Cockney parce que ça ne rime pas, mais au sens de substitution par un référent puis suppression d'un des termes du référent, c'est quand même assez proche, non ? Et c'est drôle, quand même, un peu ?

Ou c'est moi qui suis bel et bien devenue folle ?

 

 

Lucie

 

Vous trouverez plein d'infos et un dictionnaire du rhyming slang ici.

Vous pouvez aussi chercher sur youtube les vidéos de qi (<3 Stephen Fry) sur Cockney.

 

***

 

I'm going to do it short for you English-speakers, because if, you live in the UK, you're familiar with the concept of rhyming slang. To those of you who live in the US and might one day come across someone saying something like "Can you Adam and Eve it?" without you having any idea as to what you should say back, well, you should know that a long time ago the working class of East London started talking in a way where they replaced certain words by others which rhymed and/or got rid of the rhyme. So "Adam and Eve" is "believe", and "ocean pearl" is "girl", but  "a butcher's" is a look ("a butcher's hook") , and you'd say "plates" when you meant "feet" ("plates of meet"). I don't know if I'm getting it across here,  but my point was that I think it's a very interesting linguistic device which says a lot about how the English react to their language (which they are not afraid to turn into ridicule, whereas the French, in my opinion, have turned their language into this sanctified entity : they are so obsessed with the idea that it might disappear that they refuse to show any creative initiative whatsoever). But that's another debate.

What I was mainly concerned with was whether you could translate something like that. I don't know what I'd do if I  had to subtitle a film loaded with rhyming slang. I once tried to use something a bit like rhyming slang here in France (using a French politician's name instead of a cheese's name), and then with a pun on "baraque" ("ça casse pas la baraque" is a French expression which you'd use when something you expected to be good was actually not, and "baraque" means "house") and Barack Obama (so it went "ça casse pas la Obama"). It's kind of like Cockney, in how I replaced one word by another which was nonetheless linked to that word, only it wasn't acoustically (like the rhymes) but semantically, right? But I must say I was met with incomprehension and "you're weird" giggles even from my friends and family, so I gave up.

Must I then admit failure ? Can't rhyming slang be translated ? But then we have "verlan", ahh there's a possible solution (who wants a post on "verlan"? Polls now open).

 

You can read about rhyming slang here, in my opinion the best rhyming slang dictionnary out there. And don't forget Stephen Fry and the qi gang on Cockney on Youtube.

 

PS : I used to think that "have a gander" was rhyming slang, but it's not, apparently it's to do with the way the gander cranes its neck when it looks at something. Just to let you know. Oh and also, beware of mockney if you want to sound convincing.

 

Wow, what a long post.

 

Till next time,

Lucie

Commenter cet article

Morgan 02/04/2011 15:42


Je ne sais pas si tu la connais, mais il existe une expression française, plutôt désuète aujourd’hui, qui se rapproche de ça (surtout de tes blagues puisque ça ne rime pas). "Ça fera la rue
Michel", en référence à la rue Michel-le-Comte, à Paris.


Laura K. 20/01/2011 09:04


Oui les notes c'est pas top, d'autant que la plupart des éditeurs les refusent par la suite car ça coûte trop cher en mise en page (oui oui). Il n'y a donc aucune solution à cette déperdition, à
moins d'envisager une préface par le traducteur qui résume les difficultés d'un texte. Pour un film en revanche, avec l'exigence de brièveté de chaque réplique, c'est peine perdue :(


Lucie 19/01/2011 23:53


Hehe j'adore les débats dans lesquels on se lance Laura. C'est drôle pour les notes de bas de pages, on en a parlé récemment en cours et perso moi je suis contre parce que je les lis jamais (je
crois que j'ai été traumatisé en hypo, quand t'avais autant de notes que de page à proprement parler !). Mais oui, là pour le coup, le traducteur est bien embêté. On devrait se faire une séance
Mary Poppins sous-titré pour voir :D


Laura Karayotov 19/01/2011 23:01


Hahaha peut-être suis-je bon publique ou conditionnée par la teneur de l'article mais je trouve tes trouvailles de Cockney franchouillard plutôt drôles. En tant que non anglophone de naissance j'ai
toujours trouvé que le Cockney (rebel, ok je sors) ultra compliqué. Sans doute effectivement une rigidité française qui m'empêche de saisir la logique de la chose. Les études d'anglais aidant, j'ai
fini par piger un brin mais jamais je ne pourrai songer à m'en servir et encore moins à trouver une traduction satisfaisante. C'est le genre de frustration permanente que doit subir le traducteur,
qui n'aurait d'autre choix que d'ajouter des notes de bas de pages énormes pour expliquer toute la richesse de la chose ; à moins de constituer des forme de mots valises qui se substituent au terme
désigné...